Jean-Claude Casanova est un peintre figuratif installé à Cabrières d'Aigues, au pied du Luberon en Provence. Depuis plus de cinquante ans, il construit dans le silence de son atelier des paysages que personne n'a jamais vus — des compositions entièrement imaginaires, nourries de sa relation intime avec la montagne. Au cœur de ce travail silencieux et obstiné : la lumière. Non pas la lumière éclatante et dorée que l'on associe volontiers à la Provence, mais une lumière plus secrète, plus difficile à saisir — une lumière qui vient de l'intérieur du tableau.
Une lumière intérieure, pas naturelle
Casanova ne peint jamais d'après nature ni d'après photographie. Ses tableaux naissent entièrement de mémoire et d'imagination. Cette contrainte volontaire a une conséquence directe sur le traitement de la lumière : elle ne peut pas être copiée sur le réel — elle doit être entièrement inventée.
Ce que le peintre restitue n'est pas l'effet du soleil sur un versant du Luberon à telle heure précise. C'est quelque chose de plus vague et de plus profond : une impression lumineuse, celle qui reste longtemps après que les yeux se sont fermés sur un paysage. Une lumière de mémoire, filtrée par le temps et par l'oubli, qui a perdu ses anecdotes pour ne garder que son essence.
Peindre sans voir
Ce rapport particulier à la lumière place Casanova dans une tradition rare : celle des peintres qui construisent la lumière plutôt que de l'observer. Là où un peintre impressionniste cherche à capturer l'instant — la lumière à 8h du matin sur la Seine, les reflets mouvants d'un étang — Casanova cherche à construire la lumière permanente, celle qui appartient à tous les instants à la fois.
Dans son atelier de Cabrières d'Aigues, le Luberon est visible depuis la fenêtre. Mais la montagne que l'on voit dans ses tableaux n'est pas celle qu'on aperçoit par la fenêtre. C'est la montagne intérieure, que cinquante années de fréquentation ont distillée en une image essentielle. La lumière qui baigne cette montagne imaginaire n'est donc pas un fait d'observation — c'est un fait de connaissance.
L'héritage du Romantisme allemand
Jean-Claude Casanova s'inspire de Caspar David Friedrich, de Ferdinand Hodler et de Giovanni Segantini — trois peintres habités par la lumière des hauteurs et la lumière crépusculaire.
Chez Friedrich, la lumière surgit de derrière le sujet, le Gegenlicht — cette clarté de dos qui transforme le personnage en silhouette face à l'infini. Elle est le symbole d'une transcendance inaccessible : on regarde vers la lumière, mais on ne peut l'atteindre. Chez Segantini, elle cisèle la neige et les alpages avec une précision presque mystique, transformant chaque surface en source lumineuse autonome.
Casanova hérite de ces deux intuitions et les fusionne. Dans ses tableaux, les fonds sont sombres, et pourtant les crêtes des montagnes semblent luire d'une clarté venue de nulle part. La lumière ne tombe pas sur le paysage — elle en émerge.
« Lumière sombre » : le paradoxe comme signature
Dans la peinture de Casanova, le noir n'absorbe pas — il rayonne. Le Luberon est une montagne sombre, mais cette noirceur n'est pas une absence : c'est une présence dense, lourde, rassurante. La lumière ne vient pas éclairer le paysage — elle en émane, comme si la montagne elle-même était la source.
C'est ce paradoxe que la critique a résumé dans l'expression "lumière sombre" : une lumière qui naît de l'obscurité, qui a besoin du noir pour exister. Sans les valeurs sombres qui structurent ses compositions, la lumière de Casanova n'aurait aucune force. C'est le contraste qui la crée.
La lumière comme espace
Casanova dit lui-même : "Ce qui m'intéresse ? L'espace, la lumière et l'acte de peindre." Dans ses paysages imaginaires, lumière et espace sont indissociables — presque synonymes. L'horizon, cette ligne bleue au-delà des confins, est à la fois frontière du tableau et source lumineuse. C'est là que la lumière semble venir, de cet espace indéfini entre la montagne et le ciel.
Regarder un tableau de Casanova, c'est regarder vers une lumière qu'on ne peut pas atteindre. Elle est toujours un peu plus loin, au-delà de l'horizon, de l'autre côté du tableau. Elle appelle plus qu'elle n'éclaire.
La lumière, chez Casanova, n'éclaire pas — elle appelle. Elle est la promesse de l'autre versant, de l'autre rive, de ce que l'artiste lui-même appelle "l'autre rêve".
Dans chacun de ses tableaux, elle trace un chemin vers quelque chose d'invisible — non pas une lumière que l'on voit, mais une lumière que l'on pressent. C'est peut-être pour cela que ses paysages, bien que ne représentant aucun lieu précis, semblent si familiers. Ils ne montrent pas un endroit. Ils montrent une impression. Et cette impression, c'est celle de la lumière juste avant qu'elle disparaisse.